Corps à quai – le quotidien de l’Institut médico-légal de Paris

Corps à quai – le quotidien de l’Institut médico-légal de Paris

Ce papier avait été accepté pour publication par un magazine français en novembre 2015. Puis les attentats du 13 Novembre ont eu lieu… Il a été déprogrammé, pour des raisons compréhensibles. C’est pourtant un travail auquel je tiens, car il fut long à aboutir. Autorisations délicates à obtenir lorsqu’on est freelance, difficulté de pratiquer l’immersion sur un terrain qui touche à l’un des plus désarmants aspects de la vie et de l’intimité des gens : la mort soudaine d’un proche. C’est aussi cela que raconte en filigrane ce projet, que je souhaite, après un temps de latence légitime, publier sur le site de notre collectif.

Certains passages, en particulier l’accroche, sont aujourd’hui « datés », mais j’ai préféré le laisser en l’état, car il continue à mon sens de donner à voir un sujet méconnu.

Et c’est d’abord une manière de remercier les personnes qui m’ont aidée pour que mon projet puisse aboutir, et tout particulièrement Bertrand Ludes, le directeur de l’Institut médico-légal, qui a pris le temps, dans un quotidien bien chargé, de me recevoir et de répondre à mes questions.

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Charb, Cabu et Wolinski, le gardien de la paix Ahmed Merabet, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly, les 160 passagers du vol 9525 de la Germanwings ou Hervé Cornara, le décapité de Saint-Quentin-Fallavier… Tous ont en commun un lieu : le 2 place Mazas, à Paris. C’est l’adresse officielle de l’Institut médico-légal (IML), situé sur le quai de la Râpée, dans le 12e arrondissement. Briques rouges et hautes fenêtres, le bâtiment sert de plan fixe, plus ou moins appuyé, à la plupart des séries policières françaises pour figurer la morgue. L’antre du « coroner » version Ville lumière, avec la Seine en contre-bas et les tours de verre de Bercy en toile de fond. Les habitués de la ligne 5 connaissent ses flancs par cœur : il est coincé entre le fleuve et le métro, à l’endroit où la rame ralentit et vire à gauche dans un méchant grincement, après le pont, quand on vient de la gare d’Austerlitz.

C’est ici que sont traitées toutes les morts violentes ou suspectes, et celles survenues dans les rues de la capitale, qu’il s’agisse ou non d’accidents. C’est aussi là qu’atterrissent les corps anonymes. Placés sous scellés judiciaires, ces cadavres vont tous passer sur la table d’un légiste, après ordre d’un magistrat. Sans oublier ceux « qui viennent pour des problèmes d’hygiène » car ils ne peuvent être exposés dans un funérarium : trop amochés, trop odorants. Souvent des personnes âgées « retrouvées à domicile sans témoin », explique Bertrand Ludes, le directeur de l’IML. « Mais on vérifie tout de même qu’elles n’ont pas été étouffées ou entravées. » La canicule de 2003 en a charrié son lot. Celle de cet été moins.

Le quai de la Râpée est donc l’avant-dernière demeure des cadavres VIP comme des illustres inconnus. Mais aussi le cœur de la médecine légale française, et l’un des mystérieux rouages de notre système judiciaire. Un lieu pas franchement populaire et rarement ouvert à la presse : impossible d’y accéder faute d’autorisation de la préfecture de police de Paris, qui consent finalement à nous laisser échanger en direct avec le patron des lieux. Lorsqu’on obtient un court entretien avec Bertrand Ludes, il tranche : « C’est un lieu qui n’a pas de vérité, la vérité appartient à la justice. » Pas question d’entretenir un quelconque secret. Il s’agit plutôt de garder à distance curiosité malsaine et spéculations morbides.

Un décompte « vertigineux »

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi à la morgue parisienne. Au début du XVIIIe siècle, les cadavres ramassés sur les trottoirs des faubourgs sont entassés dans les sous-sols de la prison du Châtelet, la « basse-geôle ». On vient se poster à une sorte de guichet pour tenter d’identifier un visage déjà putréfié, à la lueur des lanternes. Un siècle plus tard, c’est devenu un véritable phénomène de foire. Transféré sur l’île de la Cité, le lieu voit défiler bourgeois et petites gens, avec enfants, détaillant un mouchoir sur le nez ces corps rhabillés dans leurs vêtements après examen, qui continuent de se décomposer sur les tables inclinées en marbre noir, tout juste séparés par une vitre.

L’émotion atteint son climax quand on pense reconnaître un voisin. Comme les malfrats ne résistent pas toujours à l’envie d’admirer leur œuvre, la police opère parfois de sensationnels coups de filet à deux pas du trucidé. Frissons garantis, notamment pour les touristes étrangers, qui se passent le mot l’air de ne pas y toucher. Intolérable pour l’écrivain Georges d’Esparbès, qui crache, en 1907, son dégoût du voyeurisme et de « ces puces humaines, ces petits vampires du faisandé » qui « piétine[nt] la Torche renversée », autre manière de désigner la Grande Faucheuse. Peu de temps après, par mesure d’« hygénisme moral », le préfet de Paris ferme le lieu au public. En 1913, il déménage dans le 12e.

Aujourd’hui, près de 3000 corps transitent chaque année à l’IML. Soit une petite dizaine par jour. Mais Bertrand Ludes répugne à établir une moyenne quotidienne : « Parfois il y en a plus, parfois moins. En ce moment, il y a en a plus… » En 2013-2014, 2000 des 9500 autopsies réalisées en France y ont eu lieu. Un décompte « vertigineux », estime le scientifique, comparé au rendement de la morgue de Strasbourg, qu’il dirigeait depuis 1996. Nommé en 2013 à Paris, ce quinquagénaire, qui flirte avec les deux mètres, boucles grisonnantes, a conservé un zeste d’accent alsacien et agrémente parfois ses phrases d’un « comme dit » typique du Grand Est.

Aux autopsies s’ajoute un millier d’examens externes, « lorsqu’on regarde le corps sans l’inciser », explique-t-il : « Par exemple, je compte le nombre de bleus, je les mesure, j’observe les plaies, mais je ne sais pas ce qu’il y a à l’intérieur. » S’il n’y a pas « suspicion d’intervention d’un tiers », c’est « suffisant pour écarter tout ce qui est crime et délit ». Mais si les causes du décès ne sont pas flagrantes, il faut se pencher sur les lésions des organes, analyser les fluides, élaborer des scénarii. Les chiffres sont stables depuis quelques années : le travail des légistes de l’IML permet d’élucider 150 à 200 cas criminels par an. Entre 1994 et 2013, les homicides ont fortement diminué à Paris (-65% selon l’étude 2015 de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales). Deux tiers des victimes sont des hommes, une sur dix est mineure. L’arme fétiche des tueurs : d’abord le couteau, puis les balles. Enfin, leurs mains : un quart des cadavres ont été étranglés, asphyxiés ou frappés jusqu’à trépas.

Les sanglots de la « salle de présentation »

Bertand Ludes a le verbe chirurgical. Constat attendu au sujet d’un légiste, d’un expert judicaire. Mais le patron de l’IML met un point d’honneur à « neutraliser » son quotidien. Mesure et précision, rien de plus. Point de spéculation sur une quelconque vie après la mort. Le professeur Ludes a la parole comptée de ceux qui vivent des journées à rallonge. La parole tout en maintien de celui qui passe des heures à accueillir les sanglots étouffés et les cris qui se brisent sur la vitre de la « salle de présentation ».

C’est là que les familles découvrent leurs défunts, après préparation du corps. Une vaste pièce en long, habillée de bois, où trône une table. Le mort, couvert d’un drap blanc, est séparé par une vitre, seule réminiscence du XIXe siècle. « Pour éviter la contamination, dit Bertrand Ludes. Et pour que la famille puisse avoir une certaine distanciation vis-à-vis du départ du proche. » Les réactions sont souvent intenses, inattendues. La vitre a déjà essuyé des coups, les larmes et l’incompréhension s’y cognent. En particulier pour les accidents de la route, les suicides, « les coups de couteaux ou les coups de feu, les gestes criminels qui concernent souvent une population plus jeune », raconte Bertrand Ludes.

Il arrive que des gens refusent de reconnaître le cadavre, comme pour retarder l’instant fatidique des funérailles. Beaucoup se raccrochent en vacillant à l’espèce de petit comptoir arrimé devant la vitre, à mi-chemin entre la rambarde et le prie-Dieu. La psychologue se charge d’accompagner chacun, avant, pendant et après. Pour expliquer la vitre, la procédure. Mais surtout pour écouter. Ce jour-là, la pièce est visitée par une dame, la cinquantaine, et son mari. Sur la table, une mamie, blanche comme le linge qui la borde, semble endormie. Des mèches de cheveux ont glissé de son petit chignon.

Terrorisme et « salle de catastrophe »

Le Quai de la Râpée a la main-mise sur les morts survenues à Paris et dans la petite couronne. Quelques touristes, surtout des Franciliens. Et puis les victimes « d’actes de terrorisme », compte tenu de son rôle d’expertise auprès la cour de cassation, explique Bertrand Ludes. En fonction des congés des uns et des spécialités des autres, les cadavres peuvent parfois provenir « de tout le territoire national ou de l’étranger ».

Ils restent là d’une à deux semaines, et suivent un protocole minutieux. Première étape, la salle des arrivées, où le mort est déshabillé puis étiqueté d’un numéro, fixé à la cheville. Il va ensuite en chambre froide. « On ne dit pas frigo, c’est trop commun », précise Ludes. Congelé, il patiente jusqu’à son examen et la présentation à la famille, « si elle veut le voir ». Une fois mis en bière, il est installé dans l’un des quatre « salons de départ » qui se trouvent à l’arrière du bâtiment, au niveau de la Seine, place Mazas. Là où peuvent se garer les corbillards.

Bertrand Ludes montre l’endroit où la famille peut se recueillir durant une demi-heure, avant que les pompes funèbres ne scellent le cercueil. Dominique Lecomte, qui l’a précédé durant près de vingt-cinq ans à la tête de l’IML, les appelait les « chapelles » : murs blanc cassé, un vitrail abstrait et un catafalque en chêne clair. Lui a préféré gommer toute « connotation confessionnelle » : « C’est joliment fait, il y a du bois mais il n’y a rien de religieux. » Histoire, dit-il, que « toutes les cultures puissent se retrouver ». Les murs du couloir qui y mènent mériteraient un rafraîchissement. Sauf que les budgets restent limités. « La justice, la police et la santé ne sont pas les mieux lotis. Et nous, c’est les trois », remarque-t-il à voix basse.

La morgue compte une « salle de catastrophe » de 200 places, « armée », dit le professeur Ludes, quand il y a un afflux important de corps. Avant, l’IML disposait d’une annexe en banlieue. « Elle n’est plus affectée à notre repli », poursuit-il dans un langage tout militaire. En tout, 450 corps peuvent séjourner quai de la Râpée. Rares sont les autopsies de masse, mais personne ne perd de vue l’impératif de pouvoir continuer sa tâche « en cas de crue de la Seine ou d’attentat à la bombe » place Mazas, glisse-t-il.

« L’important, c’est d’être pertinent aux assises »

Quand on lui demande de quoi est composée sa trousse à outils, Bertrand Ludes trouve la question un peu saugrenue. Il finit par présenter, presque amusé, un bac en inox : scalpels, pinces et pincettes de toute taille, scie, écarteurs, une sorte de maillet et un costotome – des ciseaux crochus qui servent à couper les côtes. Sur le dessus, un large couteau, maintes fois aiguisé, qui n’a rien à envier aux lames maniées par les maîtres sushi. A ceux qui le questionnent, inlassablement, sur son « sale » boulot, il répond simplement : « C’est quelque chose que l’on réalise dans l’intérêt de notre profession. On nous pose une question et ça passe par des actes techniques. L’important, c’est d’être pertinent aux assises. » Il invoque le devoir républicain, le respect dû aux familles, la probité scientifique.

Aucune journée ne se ressemble à la morgue, et « c’est ce qui me plaît dans mon métier », dit Bertrand Ludes. Mais les sorties sont peu fréquentes, à mille lieux du systématique plan d’ouverture des séries policières made in US, où l’on voit un cadavre, entouré de rubans jaunes, d’un flic mal réveillé les mains dans les poches et d’un légiste qui fait claquer ses gants de latex l’oeil presque gourmand. « Normalement, les médecins devraient aller sur le terrain, mais à Paris, nous sommes peu nombreux », déplore-t-il. Quand un procureur l’exige, il lui arrive de se rendre sur place, pour voir « la scène », la personne, sa position, ses vêtements, son environnement. « On essaie d’estimer la rigidité, la lividité, la température, mais c’est tout. Le reste est fait à l’IML », explique Bertrand Ludes.

Les salles d’autopsie sont peintes d’un beige orange indéfini, le lino au sol donne dans le marron hors d’âge. Peut-être moins salissant que le blanc. Près d’une balance qui pend du plafond, la table en acier incurvée draine les éventuels liquides dans une colonne placée dessous. Une grande lampe de chirurgie s’incline sur le billard complété d’un évier. Un coin est réservé au matériel des dentistes. Un cocktail de javel et de formol sert au ménage. La température est maintenue autour de 16°C. Dominique Lecomte, l’ancienne directrice de l’IML, raconte dans un de ses livres qu’elle avait toujours froid aux pieds.

Cinquante-quatre employés, dont une dizaine de médecins, oeuvrent ici. Les homicides sont toujours chapeautés par Bertrand Ludes en personne, assisté d’un autre légiste. Les officiers de la PJ n’y coupent pas non plus. Le cadavre est photographié sous toutes ses coutures, puis passe à la radio et au scanner. Le légiste décrit les lésions à voix haute, pour enregistrement. Et s’empare d’un scalpel : « Incision thorax-abdomen, cavité pelvienne et crâne, éviscération, égraine le professeur Ludes. On sort les viscères, on les examine, on les dissèque, on les pèse, on les mesure, on fait les prélèvements pour les analyses toxicologiques, anatomo-pathologiques et biologiques. »

Ensuite, les boyaux sont remis dans le corps, avant qu’il soit suturé « pour lui donner une forme humaine ». L’examen dure une bonne heure pour un suicide aux médicaments. Mais en cas de « problèmes balistiques », comme lors des tueries de janvier 2015, elle peut s’étirer jusqu’à 14h. La bête noire de Ludes : l’autopsie blanche, quand un corps refuse de parler.

Approché pour donner son avis sur un scénario

En matière de polar, ce spécialiste de l’ADN et des morts par noyade (« le fil le plus difficile à remonter, car l’eau efface énormément d’éléments ») préfère Hercule Poirot aux Experts. « Les séries télé sont de mieux en mieux faites d’un point de vue médical, estime-t-il. Les descriptions sont précises, c’est réaliste : faire attention aux empreintes, travailler masqué, casqué, avec une visière, pour éviter les projections… »

Mais ça coince encore sur la durée. « Ils résolvent tout en 40 minutes, nous pas. Déjà, l’autopsie dure plus longtemps, souligne-t-il. Et entre le moment où je réalise l’acte et celui où je viens faire mon rapport aux assises, il s’est passé un, deux ou trois ans. » Autre reproche, le côté couteau suisse des enquêteurs. « C’est la même personne qui fait l’autopsie, les analyses, qui mène l’investigation. Dans la vraie vie, on ne peut plus tout faire. » Bertrand Ludes est régulièrement approché pour donner son avis sur un scénario. « Mais on est des rabat-joie, nous, s’amuse-t-il. Ca n’intéresse pas les réalisateurs : on donne trop lieu à des choses réelles, alors qu’il faut faire fantasmer les gens. »

Aucun doute, le patron de l’IML se garde bien de vendre du rêve. Cet ancien doyen de la faculté de médecine de Strasbourg ne tient pas le compte des autopsies réalisées au long de sa carrière, suggérant à mots couverts qu’il s’agit là d’une coquetterie de vieux mandarin. Pour le moment, il ne voit pas l’intérêt d’écrire un livre, comme d’autres, pour déminer la fascination que suscite sa fonction. « Je ne suis pas assez fantasque dans mon métier », insiste-t-il. Pourtant, les recrues continuent de frapper à sa porte. Une relève biberonée aux séries télé ? « On a toujours eu un bon recrutement, note-t-il. Ceci dit, grâce à ces fictions, on a maintenant des étudiants de plus en plus jeunes qui ont connaissance de la discipline. » De là à penser que le crime finit par payer…

Paris, novembre 2015

By |2016-07-07T15:21:38+00:0006/07/2016|Tags: , , , |

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Maïté Darnault

Maïté Darnault, journaliste presse écrite, print et web. Basé à Lyon. Après dix ans de vie parisienne, dont sept au Monde (au Monde des religions puis à M Le Magazine du Monde), une escale en Nouvelle-Calédonie, différents voyages et reportages en tant qu’indépendante, la journaliste Maïté Darnault, formée au CUEJ de Strasbourg, est désormais basée en Rhône-Alpes. Reporter, enquêtrice, storyteller sur des sujets nationaux et internationaux, avec une prédilection pour les sujets de société, elle est aujourd’hui correspondante de Libération à Lyon et collabore avec des médias en ligne et des titres de presse magazine nationaux et régionaux. Collaborations : Libération (correspondance à Lyon), Les Jours, Médiacités, Acteurs de l’économie, Vivre à Grenoble, La Cité… Enseignante presse écrite pour des formations en journalisme.

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